Entre le pli et les étoiles : le livre dans la pratique de Bernard Villers

Résumé : L’œuvre de Bernard Villers est constituée essentiellement de livres, ainsi que d’installations à caractère pictural dont certaines sont étroitement articulées aux livres. D’apparence minimaliste (idées simples, formes élémentaires, réalisations modestes, apparences sobres, etc.), c’est une œuvre d’une grande complexité, cultivé et sensible. Cultivé, car travaillé de manière plus ou moins invisible par un dialogue avec le langage, la littérature, la philosophie… ; sensible, car cherchant ses inspirations dans divers aspects banals, marginaux ou imperceptibles des expériences quotidiennes. Peintre de formation, Bernard Villers se trouve métamorphosé un beau jour de 1976 par la rencontre avec Ulises Carrión dont il découvre par hasard la librairie Other Books and So – « lieu magique et souterrain », dit l’artiste –, située à l’époque au bord du canal Herengracht à Amsterdam. Cette découverte, celle du livre d’artiste, est pour lui un événement fondateur, un éblouissement ; il se promet de ne plus jamais faire de peinture sur châssis… et pourtant, il continuera à se revendiquer peintre, même si ses deux maisons d’éditions successives – Le Remorqueur et Le Nouveau Remorqueur – deviennent désormais le support principal de sa pratique artistique. Autant ses premiers livres sont davantage « picturaux », parfois des livres-en-tant-qu’objets, autant ceux que publie Le Nouveau Remorqueur, plus « conceptuels » que les autres, tiennent compte du livre comme objet anthropologique : pages pliées comme support imprimé d’un texte et/ou de formes plastiques/typographiques, livres faciles à faire circuler dans l’espace social et accessibles à toutes les bourses. Toujours est-il que si Bernard Villers se revendique peintre, tout en étant éditeur de ses livres, la « matière » de sa peinture s’étend bien au-delà des formes et des couleurs que le peintre manie traditionnellement, impliquant le papier (avec ses qualité sensibles), le pli (comme opération plastique), l’écriture (comme objet d’un jeu), la littérature (comme interlocuteur livresque), voire la philosophie (comme inspiration) ; et cette énumération n’est sans doute pas exhaustive. Autant dire que, malgré ses apparences minimalistes, l’œuvre qu’il continue à produire n’est pas d’un abord facile et simple, et la question reste ouverte pour savoir comment le livre parvient à tenir ensemble tous ces registres du sens des œuvres. Le Remorqueur naît en 1976, et il inaugure chez Bernard Villers une longue période de va-et-vient entre les livres et les peintures. Ceux-là permettent d’explorer le recto verso des pages, la succession des formes, effet souvent couplé avec celui de la transparence du papier, les premières références picturales à la littérature et la poésie, etc., celles-ci explorent, en particulier dans les années 1980, les possibilités d’épanouir la peinture dans l’espace sous la forme d’installations, prenant souvent comme support des objets trouvés, des readymade aidés. Les deux types d’expériences peuvent se croiser lorsque, et les années 1990 apportent encore de nouvelles problématiques picturales liées à la lumière, à la couleur, où à l’épanouissement du monochrome à travers l’espace. À travers toutes ces expériences picturales se fraie le chemin du travail éditorial proprement dit de Bernard Villers, qui annonce déjà Le Nouveau Remorqueur. Deux magnifiques livres paraissent en 1979 : Pente douce et Mallarmé 1897-1979. Livres paradigmatiques dans l’œuvre de Bernard Villers : tous deux de petite taille, d’une grande finesse et d’une extrême modestie, fabriqués à partir d’une simple feuille A3 pliée quatre fois, tous deux mettant déjà en jeu le pli comme opérateur à la fois poétique et conceptuel. Entre les plis du livre on peut retrouver tout l’univers, jusqu’à ses confins, y compris l’art, présent là « en personne » ; possibilité inédite à l’étude de laquelle s’est destiné Bernard Villers. Le Nouveau Remorquer, lui, est fondé en 2004, année qui suit la parution du catalogue raisonné Remorqueur éd. Cette parution, importante dans le parcours de l’artiste, correspond à l’arrivée de l’ordinateur. Bernard Villers pensait alors pouvoir se libérer de la sérigraphie grâce à un ordinateur et une imprimante dont il disposait désormais. Cela semble cohérent avec sa « philosophie haïku » et son désir d’avancer vers la limite du « presque rien » ; du moins s’est-il débarrassé de son matériel de sérigraphie. Le catalogue raisonné du Remorqueur, récapitulation de la totalité d’un parcours, lui a permis de repartir du début, en prenant un nouveau départ – Le Nouveau Remorqueur – sans effacer la mémoire que porte désormais le catalogue raisonné. Une récapitulation du passé pour tenter de définir de nouvelles possibilités : voilà donc le modèle même de la modernité dans l’art, visiblement pas encore épuisé. « Dix ans de Nouveau Remorqueur me semblent se clôturer par ce catalogue annoncé, écrit l’artiste. Il donne un sens, une unité à mon travail. C’est pour moi une étape importante. 10 années rassemblées dans un livre. Une fin et donc aussi le début de quelque chose. Cela m’encourage à faire du nouveau, de partir sur de nouvelles pistes. » C’est ainsi que, dès 2016, Le Dernier Remorqueur commence à éditer de nouveaux titres. Le choix qui a été fait dans cette introduction de présenter le travail de Bernard Villers d’abord sur une trame chronologique (jusqu’à la fondation du Nouveau Remorqueur), puis sur une trame conceptuelle (Le Nouveau Remorqueur), en insistant sur l’origine empirique des catégories utilisées, afin de mieux rendre visibles les frontières que l’artiste franchit, notamment lorsqu’il décide – en 1976 – de marcher vers l’horizon du livre qu’il aperçoit à partir du territoire de l’art. Ainsi traverse-t-il les aires de la typographie, de la littérature, de l’édition, mais aussi de la politique, de la philosophie, etc., toutes ces aires étant articulées à des usages spécifiques du livre. Le sens de son projet peut au final être interprété comme un transfert de la pratique de l’art dans le contexte des pratiques du livre, celles-là se métamorphosant sous la pression de celles-ci. Bernard Villers est donc tantôt éditeur et tantôt typographe, tantôt peintre et tantôt auteur de livres, mais il est avant tout artiste, c’est-à-dire celui qui invente de nouvelles pratiques de l’art, de nouveaux territoires de ses expansions, de nouvelles idées de l’art et sur l’art. Les 65 notices du catalogue, accompagnées de nombreuses photographies (toutes en quadrichromie) de tous les livres publiés par le Nouveau Remorqueur, permettent de suivre le parcours de l’artiste entre 2004 et 2015, et d'apporter des compléments à l’introduction, publiée ici intégralement sur HAL (fichier de l’éditeur).
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Contributor : Laurence Leroux <>
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Leszek Brogowski. Entre le pli et les étoiles : le livre dans la pratique de Bernard Villers. Aurélie Noury. Bernard Villers : les éditions du Nouveau Remorqueur : catalogue raisonné / préface de Leszek Brogowski , 3, Editions Incertain Sens, pp.5-25, 2015, Collection Grise. Recherches sur les publications d'artistes, 978-2-914291-63-7. ⟨hal-01688686⟩

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