« Le Pierrot, l'esquive et la chimère »

Résumé : Ce colloque a secoué quelque peu les images traditionnelles de Colette. La terminologie y a été active, puisqu'on a « bouleversé » toutes les binarités catégorielles, « déstabilisé » l'unicité des personnages, « enjambé » tous les sexes, guetté le moment où chaque sexe « empiète » sur l'autre, « trébuche », où l'androgynie adolescente « s'effondre » au bénéfice de l'âge, où l'on a suivi des « stratégies de déplacement », élu la « réversibilité » comme figure majeure du genre. De façon générale ce colloque s'est employé à « tondre le pré » (en réponse à Herbert d'Espivant) d'une certaine organisation sociale, fondée sur la domination et la hiérarchie entre les sexes comme entre toutes les catégories du vivant. Les intervenants se sont entendus pour situer, chez Colette, le « pur » dans un au-delà du couple (humain/hétérosexuel) : c'est dire à quel point l'écrivaine 1 avait déjà, il y a quelque quatre-vingts ans, distillé tous les ingrédients d'une réflexion qui interroge encore notre modernité. Nous avons cheminé dans l'oeuvre entière, couvert des décennies, avancé entre Claudine et Gigi, ces deux figures gardiennes qui trônent comme deux belles statues à l'entrée et à la sortie de l'oeuvre, mais également entre les deux chattes Fanchette et Saha qui elles aussi encadrent, à trente ans d'intervalle, le domaine colettien et constituent un fil directeur essentiel de l'oeuvre. Fanchette fonctionne en effet comme double de Claudine, la seule-on l'a vu-à susciter la solidarité, Saha comme mère/amante, autre figure de Léa 2. Cette Chatte témoigne d'une transposition, sur des catégories extra-humaines, d'un idéal onirique (ce qui est peut-être la meilleure définition de l'objet littéraire, réceptacle des fantasmes). La Chatte EST homme et femme : c'est pourquoi elle comble tous les désirs. Mais elle concentre également les autres espèces animales : le fil de l'écriture unit en elle (« biche », « fox-terrier », « lézard », « crapaud », Pl III, 824-825) tous les êtres dans une ronde des vivants. Saha est la forme la plus aboutie de l'écriture colettienne : car justement après cette évocation polyvalente, il est dit qu'Alain « la lisait comme un chef-d'oeuvre » : la Chatte est passerelle entre les espèces, entre les sexes, entre les générations ; elle assure le lien entre l'humain et l'animal, entre le masculin et le féminin, entre la mère et l'enfant, entre l'écriture et la page blanche…. Par le cumul des repères, bénéficiant seule de l'écriture de la totalité-elle est l'oeuvre idéale, le genre parfait, littéraire et sexué. Cette difficulté à s'incarner dans des humains réels (Sido elle-même n'est-elle pas évoquée dans La Naissance du jour comme une « revenante » ?) sert de tremplin efficace au modelage littéraire d'un monde parallèle au monde vécu, où l'humanité défaille au profit d'un polymorphisme archaïque-à moins qu'il ne s'agisse d'un niveau subtil de civilisation qui nie les dichotomies du rationalisme traditionnel comme du système hiérarchique fondateur des sociétés occidentales, au profit d'une vision globale et universaliste. Colette ouvre la voie à une humanité qui aspire au dépassement de ses catégories. Toutes ces figures de la complexité prodiguent un sentiment de complétude indéfinissable aux lecteurs, tenant au brouillage des tous les genres. Brouillage qui n'est jamais revendiqué comme tel, mais qui diffuse de façon souterraine son influence étrangement apaisante. Comme si l'inconscient, malmené par la dichotomie, aspirait à une totalité réconfortante. C'est là une des clés du succès jamais démenti de l'oeuvre colettienne. Et le 1 Le mot est utilisé par Colette elle-même dans Le Fanal bleu (Pl IV, 1016) ce qui confirme, si besoin était, son rôle d'avant-garde dans l'évolution des normes sociales et linguistiques. 2 Ce qui perd provisoirement Saha, et finalement la sauve, c'est la fonction maternelle. Nous avons déjà analysé comment Saha est amenée dans le roman à prendre en charge la fonction maternelle laissée symboliquement vacante par la mère biologique (voir Mère et fille, l'enjeu du pouvoir, Droz, 1992, p. 27). C'est pourquoi, quand Alain la quitte, Saha ressent cette « affreuse tristesse » (No, OCC VI, 219) qui était celle de Sido le lendemain des noces de Minet-Chéri. Sacrée mère par la désertion, Saha dépérit : la maternité tue l'oeuvre d'art. Par son retour inopiné au monde natal, vertu du seul roman, Alain transgresse une loi universelle, inverse le cours du temps et annule, sur la mère, les dommages collatéraux de la désertion : coup de chapeau indirect à Sido, il régénère celle dont la disparition est inscrite de tous temps, la mère vouée à la dépossession, voire au désaveu, et qui-rendue à la vie par une régression autant invraisemblable qu'exemplaire-, mérite désormais doublement son statut de « chimère ».
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Contributor : Marie-Françoise Berthu-Courtivron <>
Submitted on : Wednesday, July 17, 2019 - 5:56:54 PM
Last modification on : Friday, July 19, 2019 - 1:25:57 AM

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Marie-Françoise Berthu-Courtivron. « Le Pierrot, l'esquive et la chimère ». Cahiers Colette, 2010. ⟨hal-02187366⟩

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